Cyril Dion : « Construisons le monde dans lequel nous souhaitons vivre »

La COP21 vient de commencer. Plus de deux semaines après les attentats de Paris, pensez-vous que la lutte contre le changement climatique soit au centre des préoccupations des Français ?
Je l’espère car c’est plus que jamais une priorité ! C’est notre dépendance aux énergies fossiles (gaz et pétrole) qui a contribué à déstabiliser le Moyen-Orient. La guerre en Irak, qui visait plus à garder la main mise sur les ressources pétrolières qu’à trouver des armes de destruction massive, a participé à armer les terroristes. Aller vers une autonomie énergétique est donc essentiel.
En parallèle, il faut garder à l’esprit que le changement climatique va tout bouleverser. Des conflits vont naître pour la maîtrise des ressources naturelles, de l’eau, des terres arables, etc., les migrations vont s’accélérer à cause de la montée des eaux, les catastrophes naturelles vont entraîner la mort de milliers de personnes… L’étude des chercheurs Anthony Barnosky et Elizabeth Hadly* dont nous parlons dans le film explique qu’une partie de l’humanité peut disparaître d’ici 2100 si nous ne faisons rien.

Justement, votre film apporte des solutions dans des domaines variés. Mais par quoi commencer ? Quel est le point de départ ?
Notre idée était de montrer qu’on ne peut pas traiter les problèmes séparément. Le modèle agricole occidental est totalement dépendant du pétrole. Le changer, c’est donc aussi changer de modèle énergétique. Mais la transition énergétique coûte cher, il faut donc l’aborder sous l’angle économique. Malheureusement, l’économie est aujourd’hui créatrice d’inégalités, il faut la réguler démocratiquement. Et pour qu’une démocratie fonctionne, elle doit s’appuyer sur des citoyens éclairés, éduqués. Tout est lié… Cela étant dit, on sait que les civilisations s’effondrent quand les gens n’arrivent plus à se nourrir. Le premier objectif est donc de se réapproprier notre alimentation, d’aller vers une agriculture plus saine, qui stocke du carbone, qui redéploie de la biodiversité, qui utilise moins d’eau, etc.

Et pour cela, vous incitez les gens à reprendre le pouvoir…
Oui, c’est primordial. Si les populations ne se mobilisent pas pour changer les choses, les politiques ne le feront pas d’eux-mêmes : ils sont prisonniers d’intérêts économiques et commerciaux. Les personnages du film n’ont pas attendu que les changements viennent d’en haut, de l’État ou des entreprises, ils ont agi là où ils le pouvaient. Par exemple, à Todmorden, dans le nord de l’Angleterre, les habitants ont décidé de planter des fruits et légumes dans les carrés de terres disponibles de la ville pour faire face à la crise et ce, sans demander l’accord de la mairie. Toujours en Angleterre, à Totnes, la population a créé sa propre monnaie pour faire fonctionner l’économie locale et les intérêts de la ville.

Qu’est-ce qui a poussé ces pionniers à agir ?
Tout dépend. A Todmorden ou à Détroit, les gens ont planté des potagers urbains par nécessité, pour se nourrir. Ailleurs, c’était pour se réaligner avec ses valeurs. Par exemple Perrine et Charles Hervé-Gruyer, aujourd’hui maraichers en Normandie, avaient choisi une toute autre carrière : elle était juriste internationale et lui marin. En 2004, ils ont voulu changer de vie en ouvrant une ferme maraichère basée sur la permaculture. Ils n’utilisent aucun intrant, produit phytosanitaire ou mécanisation et obtiennent des rendements plus que surprenants ! L’important est donc de faire quelque chose qui nous passionne, pour lequel on a du talent… c’est comme ça que l’on sera heureux. En France, nous manquons de confiance en nous. Nous sommes au deuxième rang des pays européens consommateurs d’anxiolytiques et d’hypnotiques, pourtant, nous sommes si créatifs ! Arrêtons d’être fatalistes et construisons le monde dans lequel nous souhaitons vivre.

A titre personnel, quelle rencontre vous a le plus marqué pendant le tournage ?
J’ai été particulièrement bouleversé en Finlande, quand nous filmions le chapitre « Education ». Moi qui n’ai jamais aimé l’école, j’aurais adoré être dans un établissement comme celui de la ville d’Espoo, où les élèves en difficulté sont pris en charge quasi individuellement. Il n’y a pas de tests standardisés, pas d’inspecteur, pas d’examen de fin d’année. Les encadrants passent énormément de temps avec les enfants, déjeunent avec eux, adaptent leurs méthodes… Résultat, ils en savent bien plus sur les élèves que ce que pourrait leur apprendre n’importe quel test. La Finlande fait aujourd’hui figure d’exception éducative. Et l’école est tellement importante ! C’est là que sont formés les futurs citoyens, là où ils vont découvrir qui ils sont, apprendre à vivre ensemble, être généreux, réfléchir… Bref, à avoir les clés pour construire le monde de demain.

*Etude signée par une équipe pluridisciplinaire de chercheurs, publiée en juin 2012 dans la revue scientifique Nature sous le nom « Approaching a state shift in Earth’s biosphere ».


"Demain" de Cyril Dion et Mélanie Laurent. En salles le 2 décembre 2015

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